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Édition des Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo - ISSN : 2271-8923

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27 mai 1849

27 mai [1849], dimanche matin, 7 h. ½

Bonjour, mon Toto aimé, bonjour mon adoré petit homme, bonjour, comment vas-tu ce matin ? As-tu fait de la bonne besogne hier au soir ? À quelle heure es-tu rentré ? Je ne suis pas encore remise de mon désappointement d’hier, et ma rage continue de plus belle. Elle se ranimera encore bien davantage tantôt si tu ne viens pas comme ce n’est malheureusement que trop probable. Il faudra pourtant que la législative me rabiboche un peu de tout ce que la constituante m’a fait perdre ou je l’abolis à moi toute seule. En attendant, j’aurais bien désiré la voir entrer en fonction demain. Ce doit être un spectacle assez amusant que l’emménagement de ces 750 élus du peuple [1]. Si vous aviez été bien gentil, vous m’auriez donné deux billets pour cette séance d’installation, cela vous aurait été d’autant plus facile que vous devez être très près de votre H en supposant que ce ne soit pas demain son jour-même. Je n’ai pas voulu vous tourmenter à ce sujet, espérant que ma discrétion vous toucherait plus que mon importunité, mais je vois que je me suis bien trompée. Enfin, je me résignerai tant bien que mal à cette nouvelle déconvenue et je me contenterai d’aller vous conduire malgré le soleil rissolant et les ailes de perdrix lancinantes dont je suis ornée. Je voudrais bien savoir pourquoi vous me supprimez Le Corsaire [2] depuis quatre ou cinq jours ? En revanche, vous m’accablez beaucoup trop sérieusement d’Émancipation et d’Indépendance… belge. Je vous prie, à choisir, de garder ces dernières et de me laisser mon Corsaire, auquel je suis habituée. Mais surtout je vous prie de venir de très bonne heure aujourd’hui et de ne vous en aller que très tard si vous tenez à me rendre bienheureuse.

Juliette

MVHP, MS 1631.a255
Transcription de Michèle Bertaux et Joëlle Roubine


27 mai [1849], dimanche soir, 9 h.

Pendant que tu m’oublies, pendant que tu t’amuses, moi je pense à toi et je t’aime, mon petit homme. Autrefois nous faisions cette besogne à deux, maintenant il faut que je la fasse pour deux, ce qui n’est pas la même chose, tant s’en faut. Cependant, je ne veux pas te grogner, je ne veux pas attrister ton plaisir par des récriminations maussades et acrimonieuses. Je veux au contraire ne te montrer que le côté doux, tendre, et résigné de mon cœur. Je ne veux pas que tu vois jamais le côté chagrin et malade de mon pauvre amour. D’ailleurs, mon cher adoré, au fond je suis contente que tu prennes cette distraction et que tu sortes un peu de cette vie absorbante et dévorante de la politique. Tâche seulement de ne pas te laisser prendre ton cœur qui est mon bien. Car le jour où tu en aimeras une autre que moi, je n’aurai plus le courage de vivre. Après cela, il n’y a pas de nécessité que je vive si ce n’est pour t’épargner un remordsa. Pense à cela, mon bien aimé, et garde bien intact ton amour, qui est ma vie. Je mets mon âme devant tes yeux pour que tu voies tout ce qui t’entoure à travers et pour t’inspirer le désir de m’être bien fidèle. Nous verrons si elle s’acquitte bien de sa mission.

Juliette

Je viens de m’apercevoir que je t’ai pris une pièce de vingt sous sans le vouloir.

MVHP, MS a8213
Transcription de Michèle Bertaux et Joëlle Roubine

a) « remord ».

Notes

[1Les élections législatives ont eu lieu le 13 mai 1849. Hugo y est élu 10e avec 117 069 voix.

[2Journal des spectacles.

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