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Édition des Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo - ISSN : 2271-8923

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30 octobre [1837], lundi matin, 10 h. ¼

Bonjour mon petit homme chéri. Comment que vous vous portez [1] ? Je vous aime, moi, voilà le bulletin de ma santé. J’ai le gilet et le caleçona modèles. Il ne s’agit plus maintenant que de faire faire les vôtres le plus tôt possible ce qui n’est pas facile vu la lenteur et l’insouciance ordinaire que vous apportez pour tout ce qui vous regarde. L’enfant de Mme Pierceau est toujours dans le même état [2]. Il pleut aujourd’hui. Si vous ne vous promenez pas malgré ce temps-là, je vous prierai bien fort de venir vous chauffer au coin de mon feu. Il est vrai que vous avez vos allées et venuesb pour votre affaire [3] ce qui sera cause que je ne vous verrai pas aujourd’hui. Ça ne m’arrange pas beaucoup. Je suis fort triste et fort occupée de votre soirée d’hier. L’explication ne m’en paraît pas suffisante. Je sais comment commence ce qui plus tard s’appelle une trahison. Si vous ne m’aimez plus, mon Victor, il serait plus honnête de me le dire que d’attendre que vous ayez trouvé fortune ailleurs. Vous y trouverez en même temps l’avantage de ne vous pas tuer comme vous le faites toutes les nuits pour moi. Je vous assure que je ne suis pas sans une inquiétude réelle sur ce besoin étrange, dans notre position, que vous avez eu hier d’aller voir le second acte de Figaro [4]. Enfin c’est à moi à me tenir sur mes gardes. Je vous aime toujours.

Juliette

BnF, Mss, NAF 16331, f. 329-330
Transcription de Sylviane Robardey-Eppstein

a) « calçon ».
b) « allés et venus ».


30 octobre [1837], lundi soir, 4 h. ½

Je ne sais pas ce que vous devenez, mon cher petit homme. Depuis hier, j’ai beaucoup perdu de ma confiance et de ma sécurité. Qui sait si vous n’êtes pas en ce moment en train de vous monter l’imagination auprès de jeunes donzelles dans le seul but de vous exciter le cerveau……
Je ris ou j’en fais le semblant, car rien n’est moins risible que l’infidélité de l’homme qu’on aime plus que sa vie, même quand cette infidélité n’est que dans les yeux et dans les oreilles. Rien ne peut m’ôter de l’idée que la soirée d’hier est plus significative pour la mort de notre bonheur que vous ne le pensez vous-même, car il y a moins d’un an vous n’auriez pas fait cela. Si vous êtes de bonne foi vous en conviendrez.
Je vous aime toujours de toute mon âme. C’est ce qui vous explique mon rabâchage sur une chose touta indifférente dans les liaisons ordinaires. Je voudrais bien vous avoir revu mon Toto adoré. Peut-être retrouverai-je dans vos yeux un peu de cette bonne confiance d’autrefois et sans laquelle je ne supporterais pas longtemps le suppliceb de vous attendre en doutant de vous. Bonsoir, mon Toto. Il fait déjà très nuit. C’est à peine si j’y vois pour finir ma lettre. Mais qu’importe où l’on met ses baisers et son âme sic personne ne s’en soucie.

Juliette

BnF, Mss, NAF 16331, f. 331-332
Transcription de Sylviane Robardey-Eppstein

a) « toute ».
b) « suplice ».
c) « s’y ».

Notes

[1La syntaxe fautive imite volontairement le parler populaire.

[2Il a été blessé dans un accident (voir les lettres du 27 octobre au matin et du 28 octobre au soir).

[3Depuis quelques jours, Victor Hugo se documente pour intenter un procès à la Comédie-Française (voir les lettres depuis le 21 octobre).

[4La veille, Le Mariage de Figaro de Beaumarchais était programmé au Théâtre-Français en seconde partie de soirée, après Le Château de ma nièce de Mme Ancelot.

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