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Édition des Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo - ISSN : 2271-8923

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31 octobre [1837], mardi matin, 10 h.

Bonjour mon cher petit homme bien aimé, bonjour. Je ne sais pourquoi je n’ai pas pu dormir de la nuit. Je me suis levée presque à jeun de tout sommeil. Je serais très vexée si mes insomnies de la nuit passée me reprenaient. Peut-être aussi que si vous étiez venu j’aurais été plus heureuse et par conséquent tranquille et que j’aurais dormi comme un sabot. Mais vous ne venez plus mon Toto. Voici la triste saison des affaires arrivée, c’est-à-dire le froid, la pluie, le vent et la neige. Il faut que l’amour reste engourdia sous tout cela, comme la sève dans l’arbre jusqu’au printemps prochain. Mais que devient le bonheur dans tout ça ? Aura-t-il le même sort que les feuilles tombées sous l’arbre qui leur avaitb donné la vie ? Quant à moi je suis bien décidée à me faire illusion le plus longtemps possible. Je prendrai s’il le faut ma bûche économique pour le soleil et les comptes rendus du Tribunal de commerce pour du bonheur. En fermant bien les yeux c’est possible à la rigueur. Et je suis bien décidée à ne les rouvrir que quand vous serez là devant moi, mon beau soleil, mon doux printemps, l’âme et le parfum de ma vie.

Juliette

BnF, Mss, NAF 16331, f. 333-334
Transcription de Sylviane Robardey-Eppstein

a) « engourdit ».
b) « avaient ».


31 octobre [1837], mardi soir, 5 h. ¼

Pensez-vous un peu à moi, mon cher adoré, du milieu de toutes vos occupations ? Moi je pense trop à vous. Je vous désire tant que j’en suis triste et pluvieuse comme le temps. Pour m’amuser j’ai arrêté mes comptes de fin de mois. Je ne sais pas quelle est la poule aux œufs d’or qui vient pondre dans ma caisse. Toujours est-il que j’ai un déficit de 17 F 3 sous 2 liards à mon avantage. À moins d’un miracle je ne peux pas m’expliquer ce phénomène, dussiez-vous me rouer de coups jusqu’à la fin de mes jours. J’ai eu la visite de la faiseuse de corsetsa qui doit revenir samedi m’en essayer un que je lui ai commandé vu l’urgence. Je n’allumerai pas ma lampe ce soir parce que je n’ai pas d’huile et si vous aviez été moins occupé je vous aurais prié de me conduire chez Mme Pierceau. Mais ne l’AVANT PAS [1], je reste chez moi à voir fumer ma cheminé. C’est pas très amusant mais c’est bien désagréable.
Et puis je vous aime, vous savez, et puis vous êtes mon grand Toto, et puis je baise vos petits pieds dans vos grandes bauttes.

Juliette

BnF, Mss, NAF 16331, f. 335-336
Transcription de Sylviane Robardey-Eppstein

a) « corcet ».

Notes

[1Variante ancienne ou populaire du participe présent du verbe « avoir » à la forme négative, au lieu de « Ne l’ayant pas ». L’emploi de caractères plus grands signale une allusion à une occurrence spécifique de l’expression dans un contexte connu de Hugo : il pourrait s’agir d’une réplique de la célèbre pièce de Scribe, L’Ours et le Pacha (1820), maintes fois reprise, et dans laquelle l’un des personnages utilise cette expression, créant un échange comique (scène 5).

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