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Édition des Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo - ISSN : 2271-8923

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27 mai 1841

27 mai [1841], jeudi matin, 5 h. ¼

Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, mon amour adoré, bonjour toi que j’aime de toute mon âme et comme jamais homme n’a été et ne sera aimé. Je te dis cela devant Dieu, mon Victor chéri, avec l’avenir de ma pauvre enfant devant les yeux que je ne risque pas légèrement [1]. Je t’aime, je t’aime de toutes les puissances de mon âme.
Nous avons été tristes tous les deux ces deux jours-ci [2] mais c’est l’excès même de notre amour qui en est cause. L’orage n’est causé que par la trop grande ardeur du soleil, le nôtre a été causé par la trop grande ardeur de notre amour. Tout est pour le mieux et nous n’avons pas le droit de nous plaindre à présent que tout est plus pur, plus frais et plus florissant dans nos âmes. J’ai dans le cœur mille sentiments de joie et de bonheur qui chantent ce matin dans mon cœur comme les oiseaux du bon Dieu que j’entends chanter dans les jardins voisins. Nous serons bien heureux, mon Toto, je vais d’abord passer une matinée avec toi, ma fille et Dieu, mes trois divinités dans un seul [illis.]. Je t’aime mon Victor, à bientôt.

Juliette

BnF, Mss, NAF 16345, f. 195-196
Transcription de Gwenaëlle Sifferlen assistée de Florence Naugrette


27 mai [1841], jeudi soir, 6 h. ¾

Mon bien-aimé, quelle parole, quelle tendresse, quelle expression pourra te dire ce qui se passe d’ineffable et de saint en moi au moment où je t’écris et où je pense à toi ? Je voudrais le savoir pour m’en servir et faire passer dans ton âme la conviction d’un amour sans borne et des plus honnêtesa qui remplit ma pensée, ma vie et mon cœur. Mon Victor bien-aimé, crois-moi bien comme si tu étais le bon Dieu et que tu puissesb voir jusqu’au dernier repli de mon âme. Je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Je suis plus contrariée que toi, mon adoré, de la sotte démarche de cette vieille prétentieuse [3] et si ma fille ne devait pas vivre sous sa dépendance je serais sans pitié pour ce hideux sans gêne de bourgeoise stupide. Mais tu sais combien il serait facile à cette sotte vieille femme de tourmenter l’enfant à notre sujet, c’est pour cela que je te prie d’y mettre un peu d’indulgence. Je crois que tu as trouvé le vrai moyen, celui qui respecte ta dignité et qui satisfait à la vaniteuse sensiblerie de cette vieille maîtresse d’école. Quelle différence avec la grave et douce simplicité de Mlle Hureau. Jamais contraste n’a été mieux établi : d’un côté la médiocrité bouffie, de l’autre la sagesse et la modestie. Mais en voilà assez sur cette pauvre vieille péronnelle [4].
Je t’aime, voilà qui est inépuisable et qui remplirait toutes les feuilles de papier de l’univers sans s’épuiser jamais. L’amour comme je le ressens, plus je t’en donne et plus il m’en reste [5]. Je ne me charge pas d’expliquer le phénomène.

Juliette

BnF, Mss, NAF 16345, f. 197-198
Transcription de Gwenaëlle Sifferlen assistée de Florence Naugrette

a) « honnête ».
b) « puis ».

Notes

[1La première communion de Claire est prévue pour le matin même, vers 8 h. C’est la raison pour laquelle Juliette s’est levée si tôt.

[2Dans la nuit du mardi au mercredi précédent, Juliette et Hugo ont eu une violente dispute, manifestement causée par le caractère parfois jaloux et emporté du poète. C’est la raison pour laquelle il lui a envoyé dès le lendemain matin une lettre pour se faire pardonner, ce à quoi Juliette s’est résignée le mercredi 26 mai après-midi.

[3Mme Devilliers.

[4Voir la lettre du lundi 7 juin au matin, où Juliette donnera davantage de précisions sur cette demande de Mme Devilliers : quatre vers inédits de Hugo à mettre sur le tombeau de son petit enfant.

[5Est-ce une réminiscence de Roméo et Juliette de Shakespeare, où l’héroïne déclare à son amoureux, au sujet de son amour : « The more I give to thee, / The more I have, for both are infinite » ?

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